Compte-rendu du procès, 31 mai 2010
 
Le procès s’est poursuivi par le témoignage de Marc Champagne, l’actuel directeur de l’école Émilie-Tremblay. Depuis 1998, il œuvre à l’école à titre d’enseignant. En septembre dernier, il a accepté le poste de direction à la suite du départ en juin 2009, de l’ancien directeur. 

 

M. Champagne est venu expliquer à la Cour les cinq grands défis que doit relever le personnel de l’école Émilie-Tremblay pour offrir une éducation de qualité équivalente à celle offerte à la majorité anglophone. En tant que membre d’une équipe oeuvrant en milieu minoritaire, les enseignants et éducateurs font face à des difficultés dans les domaines suivants.

 

1-     Ressources pédagogiques:
Les enseignants doivent souvent créer les ressources pour le programme francophone, ou adapter et/ou traduire plusieurs ressources pédagogiques disponibles en anglais seulement.

2-     Formation professionnelle:
Celles-ci sont toutes offertes en anglais par le ministère. Il a présenté au juge l’exemple d’une formation en mathématique, qui lui fut dispensé par le ministère. « À la fin de la formation, l’enseignant anglophone retournait en salle de classe avec un CD contenant un excellent outil d’évaluation en mathématique, utilisable immédiatement. Moi j’ai dû investir une soixantaine d’heures, sur mon temps personnel, pour adapter et traduire cet outil. »

3-     Double mission de l’école Émilie-Tremblay:
Le directeur a expliqué que la transmission de la langue et de la culture francophone représente un défi supplémentaire pour les enseignants en milieu minoritaire. Cet élément s’ajoute à l’enseignement académique qui doit être dispensé. Cela exige la planification création et programmation de plusieurs activités spécifiques et différentes de ce que l’on retrouve dans le curriculum. Cet aspect est indispensable à la construction identitaire de l’enfant en tant que francophone. Encore une fois, cela ajoute à la tâche de l’enseignant francophone par rapport à son collègue anglophone.

4-     Français langue première et anglais langue première:
M.Champagne a aussi expliqué qu’Émilie-Tremblay est la seule école au Yukon à enseigner le français et l’anglais comme langue première. C’est nécessaire, car environ 70% des enfants qui fréquentent notre école proviennent d’une famille exogame, c’est à dire, dont les deux parents ne possèdent pas la même culture. Cela exige des ressources supplémentaires. Par exemple, les enfants qui sont à l’école depuis la petite enfance n’ont pas de difficulté à apprendre l’anglais lorsque débutent leurs leçons quotidiennes, en 3e année. « Mais nous accueillons aussi des enfants qui viennent du Québec, ou de la France, qui ont besoin d’un rattrapage et doivent recevoir l’apprentissage comme langue seconde pour commencer. Il faut donc embaucher une aide-éducatrice pour assister l’enseignante. Le ministère ne reconnaît pas la difficulté liée à cette situation particulière.

 

5-     Les classes à niveaux multiples:
Le directeur est venu décrire à la Cour combien la préparation des cours exige un travail en double pour les enseignants et cela, dans un contexte d’enseignement déjà plus exigeant que la normale.

 

Dans la suite de son témoignage, M. Champagne a expliqué vivre lui aussi des conflits de loyauté étant donné qu’il reçoit des consignes à la fois du ministère et de la CSFY et que ses consignes sont parfois contradictoires. Il a raconté la difficulté d’avoir deux employeurs. Les vacances, le salaire, les formations sont gérés par le ministère de l’Éducation. Mais c’est la directrice générale qui évalue mon travail. Celle-ci peut recommander mon congédiement, mais ultimement, c’est la sous-ministre qui a le pouvoir de me congédier. Et cela doit être fait dans le respect de la convention collective. Celle-ci permet la nomination à vie, d’une direction d’école après deux ans au même poste. Je crois que cela n’est pas sain. Toute école à besoin d’un changement à un moment ou l’autre et comme nous sommes la seule école francophone au Yukon, la direction ne peut-être mutée dans une école anglophone. Si la CSFY exerçait la gestion des ressources humaines, elle pourrait proposer des embauches contractuelles, avec possibilité de renouvellement à chaque deux ans. 

 

M. Champagne a ensuite livré un vibrant témoignage sur la nécessité pour les francophones d’exiger constamment des services dans leur langue. « Ma famille, les Champagne, est dans l’Ouest canadien depuis 100 ans. Mes enfants, Roméo et Isidore, sont la 5e génération de Champagne qui vit ici. Et ils y arrivent parce que leurs parents et grands-parents se sont battus pour que le français ne soit pas relégué au domaine du privé. Le français n’est pas une langue que l’on doit réserver pour la maison. La vie en français, au Canada, doit également se dérouler dans la vie publique. Dans les services de santé, d’éducation, et bien d’autres, il faut être fier de notre culture et exiger des services en français. Comment puis-je enseigner à mes élèves la fierté d’être francophone si à titre d’enseignant, je n’arrive même pas à recevoir des services en français de mon propre gouvernement qui est aussi mon employeur. Tous les services que je reçois de mon employeur sont en anglais. »

 

« Envers les enseignants francophones, le gouvernement du Yukon ne démontre pas beaucoup de respect. Dans le cadre de son programme stratégique pour l’éducation, le document produit par le ministère ne mentionne même pas le français langue première. Il mentionne pourtant les langues et cultures autochtones, ainsi que le français langue seconde. En conclusion, je préfèrerais être un employé de la CSFY. Elle est mieux placée pour me représenter et m’offrir des services, car elle connaît mes besoins comme enseignant. »

 

Les exemples concernant la difficulté d’obtenir des services spéciaux en français pour les élèves en difficulté ont aussi été soulignés par le directeur. « Par exemple, la psychologue éducative que le ministère affecte à notre école est unilingue anglophone. La plupart de nos enseignants parlent anglais comme langue seconde. Pour aider nos élèves qui ont de plus grands besoins, c’est problématique dans la communication sur les stratégies à employer. Cette année, elle est allée observer le comportement d’un l’élève en classe, sans pour autant comprendre ce qui se déroulait. Du côté anglophone, on n’accepterait jamais l’inverse. Lorsque ce poste a été affiché par le ministère pour le recrutement de nouveau candidat, le bilinguisme ne fut pas un critère d’embauche, malgré mes demandes en ce sens. » L’école peut recevoir les services d’une psychologue francophone de Vancouver, mais elle ne se déplacera pas pour un seul enfant. De plus, les rencontres de suivi avec les parents se dérouleront par téléphone.

 

« Dans les écoles anglophones, des classes ressources sont disponibles pour les élèves qui, pour diverses raisons, ne peuvent pas demeurer avec les autres. Chez nous, au moins cinq élèves auraient besoin d’une telle classe. Nous avons fait la demande au ministère pour le financement d’une telle classe et elle a été refusée. »

 

Concernant les règles concernant le perfectionnement offert au professeur, les critères défavorisent les enseignants francophones, car il faut souvent voyager à l’extérieur du territoire pour obtenir la formation. Or, les règles permettent de recevoir une formation hors territoire uniquement tous les deux ans. En anglais, la masse critique permet d’offrir les formations sur place la plupart du temps. Et lorsque les enseignants voyagent, c’est souvent dans l’Ouest et beaucoup moins dispendieux que pour les enseignants francophones dont les formations se déroulent souvent en Ontario ou au Québec.

 

M. Champagne a expliqué que les enseignants et la CSFY avaient besoin d’un plus grand nombre de journées pédagogiques pour faire face à tous ces défis. La loi sur l’éducation accorde seulement trois journées pédagogiques, le plus petit nombre au pays. L’an dernier, les enseignants ont demandé à la CSFY de le faire augmenter ce nombre. Le gouvernement a refusé.

 

Concernant le nombre d’enseignants, à la suite des recommandations de la vérificatrice générale du Canada, la formule de dotation a été refaite. Le gouvernement à offert un 15% supplémentaire pour compenser le fait que l’école enseigne une langue première dans un environnement minoritaire. Personne ne sait pas comment le ministère est arrivé à ce chiffre. Dans les autres provinces, lorsque chiffre de 15% est appliqué, on l’ajoute à un coût par élève. Ici, le gouvernement semble appliquer ce pourcentage à la dotation déterminée par sa nouvelle formule, ce qui est très différent.

 

Concernant l’importance de compléter des études secondaires en français, Marc Champagne s’est basé sur son expérience personnelle pour témoigner. « C’est au secondaire que je suis devenu un francophone. Mes cours d’histoire et mes activités culturelles m’ont appris qui j’étais comme francophone. C’est au secondaire qu’il m’a fallu me positionner face à ma langue » a-t-il dit. Pour illustrer cette réalité, il a relaté une expérience vécue à son école secondaire alors qu’anglophones et francophones fréquentaient la même infrastructure. « Des élèves ont voulu peindre le drapeau franco-albertain dans le gymnase et cela a soulevé du mécontentement. J’ai du choisir mon camp, je me suis fait traiter des noms, j’ai perdu des amis » a-t-il raconté avec l’émotion d’un douloureux souvenir. « C’est aussi au secondaire que mes amis ont perdu leur français », a-t-il ajouté. Il a relaté la difficulté de rétention des jeunes et l’importance de tout mettre en œuvre pour avoir un programme secondaire fort. « Nous avons 66% moins d’élèves en 12e année qu’en 6e année.» Il ne manque donc pas d’enfants francophones à qui offrir les programmes.

 

En contre-interrogatoire, Marc Champagne a tiré avantage de quelques questions posées par le défendeur concernant les services à la petite enfance. L’avocat a fait valoir que tous les autres parents anglophones de Whitehorse n’ont pas accès à un système de garderie gratuit pour les enfants de 4 ans. « Ce n’est pas une garderie. Notre programme est dispensé par des enseignants qualifiés. » De plus, il a fait valoir l’importance d’aider les enfants de familles exogames à maîtriser le français oral avant de faire leur entrée à la maternelle et à la première année. « Toutes les études démontrent que les programmes de maternelle 4 ans augmentent le taux de succès des élèves au primaire, ainsi qu’au secondaire. » Il a cependant précisé que le ratio élèves enseignant qui était de 20 enfants pour un enseignant était tout à fait inadéquat. « Si ses mêmes enfants yukonnais étaient dans une garderie, le gouvernement imposerait un ratio d’un enseignant pour 8 enfants. »

 

M.Champagne a reconnu que la nouvelle formule de dotation augmente le nombre d’enseignants assigné par le ministère à son école. « Mais auparavant, la CSFY achetait au ministère des postes supplémentaires d’enseignants, ce qui permettait de relever les nombreux défis rencontrés. Ayant subi d’importantes compressions budgétaires, la CSFY ne peut plus acheter de postes comme elle le faisait par le passé.

 

 

 

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